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Pourquoi veut-on maigrir à tout prix?

by / mercredi, 27 mars 2013 / Published in diététique

Pourquoi veut-on maigrir à tout prix?

Docteur Gérard Apfeldorfer, médecin psychiatre

 

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Il n’existe pas, à ce jour, de méthode simple et efficace qui permettrait de maigrir et de rester mince et qui conviendrait à tout un chacun. Comme c’est pourtant ce que les gens réclament à corps et à cris, qu’ils sont prêts à tout pour l’obtenir, le business de la minceur est aujourd’hui florissant. Chaque année, au printemps, commence la valse littéraire des méthodes amaigrissantes qui conseillent tout et le contraire de tout. Les journaux alignent les conseils à maigrir en rang d’oignon ; les enfants gros sont scrutés par les caméras de télévision ; les héros d’un jour qui ont perdu quelques bourrelets viennent conter leurs aventures dans des débats télévisés ; les médecins s’inquiètent de ce  » grave problème de santé publique  » et, accessoirement, proposent leurs propres livres.
Les industriels de la pharmacie, de la parapharmacie et de l’agro-alimentaire vendent sachets, gélules et poudres de Perlimpimpin ; les inventeurs de concours Lépine vendent des amulettes, des aimants, des appareils à masser, des machines à vapeur, de l’hypnose amaigrissante en cassettes, toutes sortes d’appareillages farfelus et coûteux ; les gourous illuminés, persuadés d’avoir découvert la pierre philosophale, celle qui fait maigrir à coup sûr, publient livre sur livre, font des conférences, ouvrent des centres ou des restaurants, ou encore lancent leur propre ligne de produits-minceur. N’oublions pas les tenanciers de salles de culture physique qui proposent sans vergogne des abonnements annuels à des personnes qui ne viendront pas trois fois, les villes d’eaux, les centres de thalassothérapie et de remise en forme, les instituts de beauté, les cliniques plus ou moins médicalisées et leurs forfaits-minceur qui font surtout maigrir le portefeuille.
Le corps médical ne vaut guère mieux. On y trouve des chirurgiens qui aspirent la graisse à tour de bras et qui cloisonnent un peu trop d’estomacs, des médecins, nutritionnistes et diététiciens honnêtes mais inconséquents qui préconisent des régimes voués par avance à l’échec, d’autres moins honnêtes qui font de la médecine un commerce.
Bref, le monde entier est devenu fou, fou, fou de minceur.
Ce phénomène social, cette passion, cette frénésie, d’une extraordinaire amplitude n’est pourtant guère perçue comme telle. Vouloir mincir à tout prix, y sacrifier son temps, sa vie, son argent paraissent à la plupart des conduites normales, rationnelles. Y a-t-il sur cette terre quelque chose de plus désirable qu’une belle silhouette ? La beauté, mais aussi la jeunesse, la santé, et pourquoi pas, la richesse et le bonheur ne doivent-ils pas en découler naturellement?
Comment en est-on arrivé à envisager le problème du surpoids de façon aussi irrationnelle? Vaste question ! Nous allons tenter de dégager quelques pistes, quelques lignes de force, et nous essayer à un début de réponse.

Les fluctuations du corps idéal

Un premier élément de réponse découle de cette constatation : le corps idéal est tributaire de modes, elles-mêmes influencées par des facteurs sociaux complexes.
Un premier facteur influençant la mode corporelle, le corps qu’on trouvera beau, bien proportionné, est le niveau socio-économique. Lorsque règne la famine, l’excès de poids apparaît enviable. Afficher un surpoids, c’est d’abord prouver sa bonne santé, montrer que l’on ne souffre pas d’infection, de parasitose ou d’autre maladie chronique. La graisse est un signe extérieur de richesse, une forme élémentaire de thésaurisation. Alors que les réserves de graisses d’un individu de poids moyen lui permettent de survivre sans manger durant soixante à quatre-vingts jours, un individu gras pourra quant à lui tenir un mois supplémentaire.
Mais comme tout signe extérieur de richesse, on peut estimer que les réserves de graisses ont été permises par un profit immérité. Ainsi, par exemple au Moyen-âge, le surpoids exagéré n’est pas critiqué en tant que tel, mais est le signe visible d’un péché capital, la gourmandise gloutonne. Le glouton mange en cachette sans se préoccuper des autres et prend plus que sa part.
Un second facteur influençant la mode corporelle est, ce qui concerne la femme, la plus ou moins grande valorisation de sa fécondité, des attributs féminins qui en sont le témoignage. Ainsi, dans les temps ou dans les lieux où la progéniture est une forme de richesse, les femmes aux hanches larges et aux seins proéminents, qui ont toutes chances de devenir les mères de ribambelles d’enfants, sont considérées comme sexuellement attirantes et recherchées pour épouses. La tradition de l’engraissage des jeunes filles à marier se perpétue encore aujourd’hui dans diverses régions d’Afrique noire et du Maghreb et, un peu partout, les rondeurs féminines continuent à être vivement appréciées.
À l’inverse, lorsque les femmes cherchent à s’émanciper, elles tentent d’effacer leurs attributs féminins. C’est le cas, tout d’abord, en Occident, dans le début du XXe siècle. Alors que sa mère se contentait d’être l’ornement du foyer et la mère de ses enfants, la femme du début des temps modernes désire exister pour elle-même. Au fur et à mesure qu’elle s’affirme comme une personne indépendante, qu’elle découvre les bains de mer, le croquet et le tennis, elle s’amincit. Dans les années 1920, la femme, en révolte ouverte contre sa mère de l’époque victorienne, abandonne tout à la fois son corset, ses hanches et sa poitrine. Elle coupe ses cheveux, se coiffe et s’habille en garçonne, fume et flirte, sort et bouge, milite pour le droit de vote des femmes.
La crise de 1929, puis la seconde guerre mondiale tendent à mettre ce mouvement entre parenthèses et il ne revient en force que dans les années 1970, nouvelle époque de richesse, davantage propice à l’affirmation de soi. À nouveau, la femme désire s’émanciper du foyer, de la maternité, de la domesticité. Les années Twiggy, du surnom d’un mannequin anglais des années 1970, prônent carrément un corps d’anorexique, paradoxalement devenu l’étendard de la nouvelle féminité.
Si la femme des années 1970 est essentiellement dans une position de refus des valeurs qui furent celles de sa mère, et dont la correspondance sur le plan psychopathologique est l’anorexie mentale, la femme de la décennie suivante est différente : c’est une conquérante. Elle désire certes faire siennes les valeurs masculines de ce temps, c’est-à-dire la liberté et l’affirmation de soi, la réussite sociale et professionnelle, mais elle désire aussi conserver sa féminité. Il s’agit de mener de front ses études et sa vie amoureuse, de s’investir dans son travail sans délaisser ses enfants ou son mari. Il lui faut tout à la fois être l’égale de l’homme sur le plan professionnel ou sportif, une amoureuse experte ainsi qu’une mère de famille exemplaire. Le prototype psychopathologique d’une telle femme n’est plus l’anorexique, mais la boulimique, qui veut tout sans renoncer à rien.
Le corps idéal s’en trouve modifié dans d’importantes proportions. Lui aussi est placé en porte-à-faux, sommé de répondre à des exigences contradictoires. Ainsi la poupée Barbie, archétype de la beauté de cette époque, a un corps impossible : son poids et son tour de taille correspondent aux standards de l’anorexique, alors que ses seins proéminents et son galbe sont ceux d’une pin-up.
Ce qui semble clairement à proscrire, aujourd’hui, tant au niveau du corps que dans l’alimentation, c’est la matière grasse. Cette éviction peut prendre aussi bien la forme de l’anorexie, telle qu’elle est mise en scène par les grands couturiers et les journaux de mode, mais ce n’est là, somme toute, qu’un pis-aller. Le niveau d’exigence semble être monté d’un cran, puisque le corps idéal est devenu tout à la fois un corps mince, musclé, sportif, voire bodybuildé, tout en étant en même temps sexy. Dire qu’un tel corps n’est pas à la portée de toutes est un doux euphémisme…

En ce qui concerne la gent masculine, le problème s’est longtemps posé en des termes différents. Tout d’abord parce que, si pour la femme la beauté physique est une condition nécessaire à sa féminité (une femme est perçue comme d’autant plus  » féminine  » qu’elle est belle), la virilité de l’homme a longtemps été mesurée à l’aune de sa puissance et de sa vigueur physique. Or surpoids et force ont longtemps été confondus.
Il est d’ailleurs exact qu’en valeur absolue, l’obèse a une masse musculaire supérieure à celle de l’individu de poids normal, ce qui lui confère un avantage dans les activités pour lesquelles l’effort est bref et intense, ou bien lorsqu’une masse accrue se révèle utile, par exemple dans des sports tels que l’haltérophilie, la lutte gréco-romaine, le catch, le sumo.
Ces dernières décennies, l’esthétique masculine semble prendre de plus en plus d’importance : l’haltérophile cède la place au culturiste. On peut le comprendre comme un reflux de la pensée judéo-chrétienne, de sa haine du corps, au profit de valeurs païennes, d’essence gréco-romaine, ou bien comme une avancée des valeurs féminines, une importance croissante de l’apparence. Quoi qu’il en soit, dans un monde tissé d’images, on est chaque jour davantage jugé sur sa bonne mine. Le paraître l’emporte sur l’être et une personne belle ne peut être qu’une personne bonne, alors qu’une personne laide ne peut être qu’une personne mauvaise.

Le devoir de bonheur, de santé et le corps-machine

Le fait que les corps soient influencés par des déterminants socio-économiques ou par des phénomènes sociaux n’explique que partiellement pourquoi ces modes sont devenues aussi tyranniques. L’explication à la frénésie de minceur actuelle est sans doute à rechercher à un niveau plus profond.
Peut-être s’agit-il d’une affaire de civilisation. Nous sommes dans une  » civilisation du self « , qui privilégie les valeurs individuelles, la compétition et les apparences, tout cela au détriment des valeurs familiales et communautaires. Chacun d’entre nous est sommé de  » réussir sa vie  » et est considéré comme responsable de ce qu’il est, de sa réussite… ou de son échec. Terrible responsabilité qui, en d’autres temps, était considérée comme d’essence divine.
Le bonheur a cessé d’être quelque chose que l’on poursuivrait, sans jamais l’atteindre vraiment, pour devenir une ardente obligation. Nous nous devons à nous-mêmes, et nous devons aussi aux autres d’être heureux, épanouis, et bien entendu souriants. Pas de pitié pour les ronchons, les râleurs, les mauvais coucheurs, les aigris, les déprimés, les fatigués.
Afin que chacun sache bien comment il convient de se comporter, des modèles stéréotypés sont proposés, au travers de films et de séries télévisées, ou bien sous la forme de séquences de vie de  » beautiful people « , mannequins de mode, acteurs de cinéma, journalistes de télévision, qui mettent en scène des vies de rêve, dépouillées de toute souffrance autre que théâtralisée.
Il faut bien entendu un corps pour affronter ce bonheur là. Le corps qu’il convient d’avoir sera tissé d’apparences, de plus en plus virtuel, angélique, tout en surface et sans rien à l’intérieur, un corps lisse, propre, fonctionnel, sans aspérité. Les activités physiques, les différentes fonctions organiques, et même la sexualité seront conçues comme les mouvements d’une mécanique qu’on espère bien huilée. Le médecin, autrefois soutien moral, accompagnateur de la souffrance, devient un réparateur sommé de rétablir le bon fonctionnement des organes afin que ceux-ci puissent être à nouveau oubliés.
Un tel corps est censé être d’une plasticité parfaite : de même qu’on pense pouvoir faire ce qu’on veut de sa vie, on se croit pleinement responsable de son aspect corporel. L’idéal esthétique du moment serait à la portée de tous pour peu qu’on s’en donne les moyens. Le régime permettra d’ajuster le poids, le body-building et éventuellement le chirurgien sculpteront des formes, le psy suppléera à un mental défaillant.
Il en va de même de la santé, qui se mérite. Une bonne hygiène alimentaire et corporelle, le renoncement au tabac, à l’alcool et aux acides gras saturés, une vie saine et sportive, une existence harmonieuse et joyeuse engendreront forcément une santé parfaite. Le cancer, les maladies cardio-vasculaires et même la mort seront assimilées à des punitions frappant ceux qui auront fauté.
Ce discours centré sur l’épanouissement personnel, apparemment libertaire, en fait profondément moralisateur, nie les déterminants génétiques, environnementaux, sociaux et psychologiques qui modèlent notre corps, son apparence, son état de santé. Si préserver sa santé, si maigrir relèvent de la volonté de chacun, ceux qui échouent, ceux qui n’essaient même pas sont condamnables. Ils sont tout à la fois des personnes moralement déficientes, des êtres faibles et sans volonté, et pour finir de mauvais citoyens qui grèveront le budget de la Sécurité sociale par des maladies pourtant aisément évitables. Ils mériteront leur punition, en l’occurrence leur laideur, leur gêne physique et leur mort prématurée.
Si l’aspiration au bonheur et à la santé sont légitimes, l’obligation d’y satisfaire, de se maintenir dans un état de santé parfaite, d’obéir aux standards de beauté du moment, deviennent autant de violences faites à l’individu. Dans un tel monde, l’obèse représente tout ce qu’on ne veut pas voir. Sa chair surabondante, les à-peu-près de son fonctionnement corporel, qui en font un objet organique par excellence, ne sauraient être tolérés. L’obèse, en effet, en mangeant, buvant, excrétant, suant, répandant des odeurs, se déplaçant lourdement, se place à l’opposé du corps lisse, sans substance, pure image, prôné par notre société. L’obèse, qui transgresse donc tout à la fois les lois de la physiologie et de la culture, qui a le corps qu’il mérite en raison de son laisser-aller, de son absence de contrôle sur lui-même, devient un parfait bouc-émissaire.
Il faut donc maigrir, et vite ! Mais le gros, le dodu se trouvent pris au piège d’un discours contradictoire : afin de participer au mythe du corps-machine sans aspérité, débiologisé, ils sont sommés de maigrir. Cependant, cet amaigrissement doit se faire dans la discrétion et sans effort, puisque toute souffrance est elle aussi exclue. De là, sans doute, la mode de ces méthodes proposant de mincir sans se priver, sans effort, sans douleur,  » en fête « , dans la joie et la bonne humeur. La perte de poids est présentée comme le moyen de supprimer tous les problèmes, comme la porte permettant d’accéder à ce bonheur si nécessaire. Bien entendu, on ne présente jamais là que le côté jardin. Dans la réalité, maigrir s’avère généralement une lutte épuisante, une course d’obstacles aux embûches de tous ordres, biologiques, psychologiques et sociales.

La boulimie de l’occident

Une autre façon de parler de la civilisation du self serait de dire que la boulimie est devenue un prototype psychopathologique dominant dans les sociétés occidentales.
La boulimique-vomisseuse, aux prises avec un vide intérieur terrorisant, éprouve un besoin insatiable de se remplir. Elle avale des nourritures tant et plus, mais est aussi boulimique d’activités, afin de combattre un état de dépression latent. De même, l’occidental boulimique, insatisfait de ce qu’il a, veut toujours plus. Il lui faut davantage d’objets, mais aussi davantage d’activités, davantage d’expériences de vie et de durée de vie, davantage de ces choses impalpables que sont la beauté, le dynamisme ou la jeunesse. Pourtant, quoi qu’il ait, ce n’est jamais assez.
En fait, l’occidental boulimique se remplit, mais ne se nourrit pas. Ce dont il se remplit, qu’il s’agisse de spectacles, de voyages, d’expériences de toutes sortes, reste à un niveau récréatif, est de l’ordre de la distraction.
Quelque chose qui nous nourrit est quelque chose qui nous modifie. Un aliment nourrissant apporte des nutriments énergétiques ainsi que des matériaux de construction qui seront incorporés à nos tissus, à notre chair. De même, un livre, un film nourrissants modifient notre façon de voir et de penser, notre perception de la réalité ; les nourritures affectives nous transforment, nous font devenir autres que ce que nous sommes. Il peut même arriver parfois que nous ne nous reconnaissions plus, que ce que nous faisons, ressentons ou pensons ne corresponde plus à l’idée que nous nous faisions de nous-mêmes.
Le processus de digestion est, de par sa nature même, lent et complexe. En ce qui concerne les aliments, ils doivent être dissociés en leurs composants de base afin que ceux-ci puissent être réutilisés par nos cellules. De même, les nourritures spirituelles doivent être disséquées et jaugées à l’aune de nos expériences passées avant que nous puissions les considérer comme nôtres. Certaines seront acceptées, tandis que d’autres seront rejetées, considérées comme étrangères à nous-mêmes. Parallèlement, nos expériences passées seront elles aussi revisitées à la lumière des nouveaux apports et nous porterons sur elles un regard neuf. Tout cela prend du temps, nécessite des efforts et, bien souvent, des remises en question.
À l’inverse, la boulimique se remplit, puis vomit, restant intacte. Elle absorbe trop pour pouvoir le digérer sans risque, et comme elle ne digère pas, il lui faut se remplir toujours davantage. L’occidental boulimique est dans une position semblable : aspirant à réussir sa vie, à contrôler ce qu’il devient, il ne peut prendre le risque d’être transformé par des expériences de vie qui pourraient avoir sur lui des effets imprévisibles. Mieux vaut, dans ces conditions, s’en tenir à des activités anodines, de ces activités qui ne font que meubler le temps. Mais, du coup, ces expériences creuses et peu nourrissantes engendrent un sentiment de vide et de dépression… qu’on cherchera à combattre par un processus d’accumulation.
En définitive, l’occidental boulimique ne se sent bien que dans la frénésie de l’action. Peu importe ce qu’il fait, du moment qu’il fait quelque chose. Ce qui s’avère insupportable, c’est le vide, le manque, et donc aussi la séparation, le renoncement. On additionne sans que jamais on ne retranche quoi que ce soit. D’où cette impression, sans doute, que tout se vaut, que rien n’a de valeur intrinsèque.

Mincir en tant que mode de vie

On peut se demander, si pour bon nombre de nos contemporains, la course à la minceur n’est pas devenue le passe-temps parfait, la distraction idéale, qui permettent de se dispenser de vivre sa vie. On vivra quand on sera mince, si cela arrive un jour. En attendant, on consommera régime sur régime sur un mode boulimique ; on additionnera les méthodes, d’ailleurs proposées à la douzaine par la presse et le business de la minceur. Un peu plus tard, on abandonnera la frénésie du régime pour en revenir à la frénésie alimentaire. La pratique de régimes, la fréquentation de centres d’amaigrissement alterneront avec les reprises pondérales dans une boucle sans fin. Il arrive que la motivation finisse par s’inverser : l’important est moins de faire un régime pour perdre du poids que de reprendre du poids pour pouvoir le perdre à nouveau.
Là encore, comme pour la boulimique, le cycle qui alterne le vide et le plein est une machine à produire de l’insatisfaction et du malheur. Pour y pallier, certains, peu à peu, à l’instar de ces boulimiques qui ont fini par réorganiser leur vie entière autour de leurs boulimies devenues mécaniques et routinières, s’installent dans une succession de pertes et de reprises pondérales qui finissent par devenir un mode de vie. Y a-t-il une vie après le régime ? La réponse est non : après le régime, il y a un autre régime.

La rage de mincir qui saisit nos contemporains, le rejet radical des personnes en surpoids, la phobie du gras ont pris ces dernières décennies des proportions hallucinantes. L’obsession est générale, touchant les gros, les moins gros et les minces, qui ne le sont jamais assez.
Cette terreur à l’idée de grossir ou de ne pas parvenir à maigrir sont sans doute à comprendre dans un cadre plus large : chacun aujourd’hui se considère comme autonome, l’artisan de sa réussite ou de son échec. Il sera jugé, il se jugera lui-même à l’aune de la vie qu’il se sera construite, du corps qu’il se sera forgé. On vouera donc un culte à la jeunesse et à la beauté, on courra après le mythe d’une santé parfaite, voire d’une vie éternelle.
Mais à partir de quand peut-on s’estimer satisfait ? Pour certains, pour beaucoup, quoi qu’ils fassent, cela ne sera jamais assez. On conçoit que la dépression, les troubles du comportement alimentaire, les toxicomanies, toutes les pathologies liées à une carence du narcissisme, à un sentiment permanent d’insuffisance, soient les maladies mentales prédominentes de ce temps . On conçoit aussi que l’obésité, comprise comme le signe visible d’une faillite personnelle, soit aussi mal tolérée.

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